Le mot social-démocratie tend à se substituer au terme socialisme. Il faut dire qu’il est beaucoup plus usité en Europe, alors que socialisme est plutôt utilisé en  France. Pourtant les notions que les deux mots recouvrent sont proches.

Le billet suivant en décrit son contenu, son origine, sa pratique du pouvoir et les devoirs qu’elle a obligation d’honorer.

Il s’attache aussi à montrer que la social-démocratie porte en elle une acceptation du temps politique qui n’est pas celui de l’immédiateté, tout en restant fidèle à sa lignée réformatrice et humaniste dans son action quotidienne.

La social-démocratie est un héritage, une évolution du socialisme. C’est une idée plus qu’une organisation. Léon Blum en a été le père fondateur. Il l’a définie comme une  envie de partage et une volonté d’assurer l’émancipation des individus.

Tout l’enjeu de la social-démocratie et de la gauche d’espérance est d’imaginer un avenir dans le monde ou la mondialisation a réduit cette ambition, avec un seul modèle, des marges entre la droite et la gauche faibles et que le vote obéirait à la seule adhésion à une personnalité.

Aujourd’hui la social-démocratie en tant qu’héritière de la gauche de gouvernement est contestée comme d’habitude par la droite, et par l’extrême droite autour des thèmes identitaires, mais elle est aussi défiée par une autre gauche qui s’est écartée de la gouvernance du monde et qui est portée par ses propres intérêts électoraux.  

1 – Savoir d’où l’on vient

 Le pouvoir est un miroir pour la gauche. Il l’attire autant qu’il l’effraie. Cette ambivalence, cet éternel retour, marque son histoire.

La division entre gauche de rupture et gauche de responsabilité est une constante du courant dont elle est l’héritière. Quand elle gouverne, son pan extrême lui intente un  sempiternel procès en trahison et le droite lui reproche son laxisme.

La gauche est tourmentée depuis l’origine par les mêmes interrogations. Le succès électoral est appréhendé comme un risque, l’accession au pouvoir comme une compromission, et même comme trahison en cas d’échec,  d’où la formule « le programme du NFP, rien que le programme, mais tout le programme ».

La gauche porterait deux pêchés originels :

-une inaptitude à  exercer le pouvoir ce qui est totalement inexact au regard de sa réponse face au terrorisme,
-et une inaptitude à maîtriser les finances publiques ce qui est faux au regard des résultats économiques du gouvernement Jospin (plus forte croissance en UE, plus faible inflation, plus forte baisse du chômage, plus forte réduction du déficit budgétaire et excédent de la balance des paiements courants) et la baisse du déficit public sous la mandat de Hollande.

Or la marche du monde devient de plus en plus rapide et la gauche sous toutes ses formes, en contrôle de moins en moins le rythme et la direction.

Le PS s’est coulé grâce au mouvement initié par Lionel Jospin, dans une culture réformiste : c’est la social-démocratie. Elle accepte le marché,  défend le rôle de l’État pour assurer la régulation de l’économie et accorde aux partenaires sociaux une large place.

2 – Se détacher des procureurs de l’alternative

La gauche de gouvernement devient suspecte dès qu’elle accède aux responsabilités et est toujours être accusée de trahison.

Il n’y a pas d’exemple d’une gauche au pouvoir qui n’ait été sous la pression des procureurs de l’alternative. De Léon Blum à François Mitterrand en passant par Lionel Jospin, victime de la gauche plurielle et de François Hollande sous la pression des oppositions de rupture en son gouvernement, le scénario a été le même.

La social-démocratie devra donc s’éloigner des procureurs de l’alternative influent dans certains milieux universitaires ou militants qui considèrent que la cause est perdue et que l’enjeu n’est plus le pouvoir, mais l’empêchement.

Leur objectif est d’entraver l’État, par tout moyen, selon la théorie du grain de sable : contester ses réformes et le défier, jusque sur le terrain du maintien de l’ordre, d’où les violences contre les policiers.  Cette tentation peut même se retrouver sur le terrain syndical. Plutôt que de passer par la négociation pour chercher un compromis, mieux vaut bloquer, sans mobiliser de gros effectifs pour y parvenir.

On oublie toujours les reproches faits à Léon Blum pour sa non-intervention en Espagne. Les deux mandats de François Mitterrand ont été suffisamment longs pour qu’il encoure toutes les mises en cause avant la réhabilitation post mortem! Même Lionel Jospin, qui a obtenu des résultats brillants sur le plan économique et qui a fait des réformes importantes, a été battu à cause de la dispersion de la gauche.

Son gouvernement avait été critiqué pour avoir privatisé (alors que les recettes avaient été affectée au remboursement de la dette publique) ou diminué les impôts (afin de relancer la consommation et la croissance) et même d’avoir avoué la vérité : « l’État ne pouvait pas tout ».

Face à cette perpétuelle suspicion, la gauche de gouvernement et son héritière, la social-démocratie ne doivent pas baisser les yeux et être fières de ce qu’elle font. Elles doivent se définir comme :

-une force de gestion, indispensable pour accéder et rester au gouvernement,
-et une force de transformation dont les mérites ne peuvent être salués simplement quand elle a quitté le pouvoir.

Pour mémoire, le discours du Bourget de janvier 2012, dénonçait la finance, celle qui étreignait les États avec la crise des SUBPRIMES.

Il posait deux étapes : d’abord le redressement et ensuite la redistribution pour servir les Français que l’on estime être les moins favorisés ou ceux qui doivent  encouragés.

C’est en effet le rôle d’un État social-démocrate de réguler pour assurer la croissance et le bien-être de ses concitoyens.

Cette vision a été théorisée par Jean TIROLLE, prix Nobel d’économie, pour ses travaux sur la compréhension des limites du marché et sa justification de l’intervention de l’État pour en réguler le fonctionnement.  

3 – Le devoir de la social-démocratie  

 Le devoir de la social-démocratie est  de corriger les dégâts d’un ordre qu’elle combat par les valeurs qu’elle porte et les espoirs qu’elle nourrit. Elle n’a pas vocation à protester, à contester, voire à renverser par une révolution un capitalisme prédateur et inhumain.

La mondialisation, la place exorbitante, de la finance et la gravité de la crise climatique ont ouvert le débat sur la capacité des États et plus largement celle de la politique à maîtriser, influencer des processus aussi considérables.

La social-démocratie est ainsi confrontée à la question de son identité et de sa raison d’être car être social-démocrate, c’est accepter le compromis.

Il lui revient de démontrer par sa méthode, le consensus, qu’elle est à même de surmonter des crises internationales et de promouvoir une société harmonieuse par le compromis. Il lui revient de convaincre les sociétés accoutumées à l’immédiateté que la durée est nécessaire pour changer la vie et répondre aux aspirations individuelles dans un cadre collectif. Face à la brutalité, à l’outrance, au mensonge c’est à elle qu’il appartient de faire prévaloir le respect, la raison et la vérité.

« Est-ce plus difficile que de défendre un capitaine soumis à la haine antisémite, est-ce plus inatteignable que d’avoir limité le temps de travail, est-ce plus insurmontable que d’avoir bâti au lendemain de la seconde guerre la sécurité sociale, est-ce plus inimaginable que d’avoir mis en place des systèmes fiscaux permettant de corriger des inégalités ? » rappelle François HOLLANDE, dans son dernier ouvrage.

La fidélité à sa propre histoire est donc le premier garant de la pérennité social-démocrate.

La social-démocratie porte le mouvement de réduction des inégalités dans les partis qui acceptent la réforme, afin d’assurer le progrès dans la durée.

Donner toute leur place aux partenaires sociaux c’est accepter la négociation collective au niveau le plus pertinent, faire en sorte de restaurer le dialogue entre un patronat moderne et un syndicalisme réformiste. C’est difficile et il y a des résistances, car les habitudes deviennent certitudes alors que le monde évolue. D’ailleurs, dans tous les partis politiques il en est qui pensent encore que tout doit passer par l’État et la loi.

Pour faire synthétique, je dirai que la social-démocratie accepte la marché, mais a pour but de corriger sa brutalité et ses errements : c’est la régulation, soit au niveau du pays, soit au niveau de l’UE, c’est-à-dire que le marché ne doit ni ne peut tout emporter.

Le libéralisme, c’est l’idée que seul le marché fournit les bons signaux, que l’État n’a plus de place, que la régulation est contreproductive.

Il faut donc que l’État joue son rôle de régulateur pour que le marché soit plus efficace. Refuser le dirigisme ce n’est pas se rallier au libéralisme!

Être social-démocrate c’est insuffler une politique qui produit avant de répartir, en n’oubliant jamais que les entreprises et leurs salariés n’existent que s’il y a des consommateurs.

En 1981, la gauche, qui n’avait pas été aux responsabilités pendant des décennies, ambitionnait de changer la vie et de bouleverser les règles de l’économie. Depuis le monde a changé et chacun l’a accepté, avec l’UE, le marché unique et la monnaie unique.

Les récentes élections ont eu lieu sous la pression du populisme, la droite s’est durcie, plus encore sur ses conceptions sociétales et identitaires que sur ses propositions économiques.  

Aujourd’hui, l’enjeu, c’est la défense du modèle républicain face à une extrême droite qui s’est ouvert le chemin vers le pouvoir, et la préservation d’un modèle social rénové face à une droite qui s’unit sur la remise en cause de ses fondamentaux.

Aujourd’hui, le risque c’est l’impossibilité pour la gauche, en raison de ses divisions, de revenir aux responsabilités du pays.

4 – L’acceptation du temps politique

Une autre société, une autre Europe sont possibles, mais il faudra du temps, beaucoup de temps, et la social-démocratie n’y parviendra pas seule, ni avec des actions d’éclat. Il faudra progresser graduellement et avec des alliés, sans compromission mais sur des programmes de compromis politiques, avec des réformes graduées.

Le Président, pierre angulaire de la vie politique, même avec une majorité absolue à l’Assemblé nationale, est minoritaire dans le pays, par la nature du système politique et des clivages structurés par l’élection présidentielle. Il a donc besoin des forces sociales, économiques, culturelles, intellectuelles en complément des forces politiques.

Face à l’immédiateté du temp, qui fait que les citoyens veulent des réformes avec des résultats immédiats, il faudra expliquer que le temps de la décision politique est décalé par rapport à celui des entreprises, des citoyens et des acteurs sociaux.

Certes la durée est nécessaire pour avoir des débats approfondis et sereins. Mais elle doit tenir compte des nécessités de l’action dans la mondialisation, avec deux conséquences.

La 1ère est le risque de l’incompréhension qui nourrit le procès en impuissance. «Vous me dites qu’il y a urgence sur le chômage, vous annoncez une loi travail et, six mois après, le texte est toujours en discussion » reprochaient des manifestants à François Hollande. La 2ème est l’insatisfaction quand le citoyen pense qu’il n’est associé à rien, ni à la préparation d’une loi, ni à l’élaboration d’une politique, ni à une décision engageant la Nation.

C’est un  double dessaisissement : celui de l’autorité qui n’arrive pas à créditer sa parole et celui du citoyen qui considère n’être pas entendu. Certains en tirent la conclusion qu’il faudrait recourir sur tout sujet au référendum.

La consultation des citoyens se conjugue à la rapidité dans la prise de décision. Mais un référendum ne peut pas régler toutes les questions qu’une loi peut prévoir par l’enrichissement du débat parlementaire. Il peut accentuer les divisions et les fractures.

Le Brexit et la débandade qui a suivi devrait faire réfléchir. Nigel FARRAGE, grand pourfendeur de l’UE et vainqueur du Brexit en Angleterre, a d’ailleurs pris soin de disparaître des écrans radars et les conservateurs ont été balayés.

La social-démocratie intègrera donc dans son logiciel de nouvelles formes de consultation : états généraux, débats participatifs, référendums locaux, etc.

5 – Conclusion

La gauche nourrit en son sein la division car elle conçoit encore l’alternance comme une rupture, « le grand soir ». Ses victoires suscitent autant d’emballement que de déceptions avec un désespérant potentiel d’oubli.

Nous répétons alors toujours les mêmes travers : la division, la trahison, l’incertitude sur les alliances, la crainte de l’ouverture, le rapport frileux à l’économie et aux entreprises et une difficulté  à assumer la fermeté et l’autorité.

Mais, faut-il le rappeler, sans la gauche il n’y aurait pas eu de laïcité, de droit du travail ( droit aux congés payés, limitation du temps de travail) , de protection sociale ( revenu minimum, ASPA), droits des femmes ( IVG, contraception et inégalités de salaires) ni d’urgence écologique et de réformes sociétales (abolition de la peine de mort, mariage pour tous).

La social-démocratie s’inscrit dans cette lignée réformatrice et humaniste.

Elle veut une France fraternelle. La liberté, l’égalité, chacun en connaît le sens. La fraternité mérite, elle, d’être définie. Ce n’est pas la générosité, ce n’est pas la solidarité, c’est le sentiment d’être ensemble, solidaires, unis face au destin et aux épreuves qui nous attendent dans un monde ou le temps s’est accéléré et qui produit de rapides évolutions.

Les électeurs qui se sont coagulés sur un candidat faisant face à  l’extrême droite, ne l’ont fait que pour empêcher le pire, donc par défaut et non par adhésion.

Il nous faut donc retrouver du consensus, ce qui n’élude pas les positions politiques.

Je crois que les personnalités que sont François HOLLANDE, Bernard CAZENEUVE, Raphaël GLUCKSMANN, Carole DELGA, Jean-Christophe CAMBADELIS, Hélène GEOFFROY, Nicolas MAYER-ROSSIGNOL, Karim BOUAMRANE et Laurence ROSSIGNOL pour ne citer que celles-là ont les capacités et la force de conviction pour porter cette vison dans l’opinion publique.

Je les appuierai, fidèle à mes engagements passés.

 


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